Thanh Nghiem est une jeune femme de 39 ans au parcours exceptionnel. Diplômée de l'école des Mines et de l'Institut Européen d'Administration des Affaires, elle a commencé sa carrière professionnelle en 1988 en tant que “partner“ France, Asie du Sud-Est, Chine et Belgique, chez McKinsey. En 2001, elle rejoint le groupe Suez-Ondeo en tant que directeur stratégique et business développement. En 2002 elle quitte le monde des affaires et crée Angenius, un incubateur de projets destiné à favoriser des modes de vie durables, en accord avec la planète, ses ressources et ses limites…
Passer du business à l'humanitaire : beaucoup en ont rêvé mais peu l'ont fait ! Thanh a sauté le pas et nous livre aujourd'hui un morceau de son histoire.
Bonjour Thanh ! Quel fut votre premier job et qu'en avez-vous retiré?
Mon premier emploi fut chez McKinsey où j'ai été engagée en tant que « fellows », programme élitiste financé par McKinsey qui permet à des jeunes ingénieurs d'obtenir un MBA à l'INSEAD tout en travaillant à 50% du temps comme consultant junior pendant 2 ans. Mérite et perfection y étaient les deux mots d'ordre…
Quelle est l'entreprise où vous avez adoré travailler?
En tant qu'entreprise, McKinsey était une excellente expérience,très formatrice, tant sur le plan des compétences que des valeurs qui y régnaient.
à posteriori, quel a été le moment le plus marquant de votre carrière ?
Ma promotion en tant que 1ère femme “partner “de Mc Kinsey à 30 ans, et ma reconversion, 6 ans plus tard, dans le secteur des ONG. A 36 ans, ma trajectoire de « golden girl » m'avait usée et j'ai tout arrêté pour fonder l'ONG Angenius dans l'idée de mettre mes compétences au service de causes humaines, justes, et aussi pour essayer de me retrouver un peu. Je préside aujourd'hui cette ONG à temps plein, bénévolement.
Quand avez-vous décidé de monter votre propre projet : Angenius ?
Plus je montais vers le sommet, moins je me satisfaisais des révolutions de palais et des jeux de politique. J'avais le sentiment que plus il y avait d'argent, de pouvoir et d'honneurs , moins il y avait d'espaces de liberté, que j'étais de plus en plus enfermée au coeur du système …
Pourquoi avoir choisi de vous engager dans le développement durable ?
J'étais lassée des éternelles problématiques de la rentabilité et de l'aliénation au “dieu“ Croissance. Dans ce système sans émotion ni mémoire, les êtres humains sont des pions sans visages, et cela ne me correspondait plus. Angenius est révélateur du besoin d'évolution qui m'anime, j'aime le changement et avancer en dehors des sentiers battus…
Parlez-nous un peu d'Angenius…
Angenius est un incubateur, les personnes investies dans le projet sont des bénévoles, des artisans ou des professionnels engagés qui souhaitent mettre leurs compétences et leurs acquis au service de l'intérêt général. Nous les appelons : passeurs, ouvreurs, jardiniers, ce sont tous des virtuoses qui partagent leur savoir-faire pour un but autre que marchand… Ce qui n'empêche pas qu'ils puissent en retirer une rémunération pour leur travail. Cela fonctionne selon les principes du logiciel libre et de l'économie du don.
Quelles sont les aides dont vous avez bénéficiées ?
“Aide toi le ciel t'aidera“… Et de cette économie du don : on donne d'abord (sa connaissance, son temps, ses contacts...), ensuite cela génère des retours, même si on ne compte pas dessus au départ.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Au début d'Angenius, je suis retombée dans les travers de mon passé chez McKinsey. Le succès initial a transformé l'ONG en quelque chose de trop gros, trop lourd, trop exposé. Je ne voulais pas recommencer comme avant ! Alors j'ai choisi de réduire la voilure après un an, pour me recentrer sur mes sujets de prédilection et conserver une meilleure qualité de vie…
Qu'ont pensé vos proches de votre initiative ?
Je crois qu'ils ont plutôt apprécié...
Qu'est-ce qui vous passionne le plus dans votre activité ?
J'aime pouvoir envisager de nouveaux modèles de société.
On sait que la société actuelle va dans le mur : problèmes d'environnement, épuisement des ressources naturelles, changements climatiques, mais aussi et surtout, montée des inéquités, guerres, violences urbaines, montée de la pauvreté partout dans le monde, recul de l'alphabétisation… Avec Angenius, nous travaillons sur les ressorts qui sous-tendent des modes de vie plus durables, en utilisant comme outils l'intelligence collective, l'économie du don, la psychologie de la motivation, la philolosophie ainsi que l'éthique, l'ethnologie, l'histoire et la culture. C'est à la croisée des sciences humaines et de ce que l'on englobe aujourd'hui dans les « systèmes complexes ».
Qu'est-ce qui est le plus contraignant ? Comment le gérez-vous ?
Ma reconversion a eu comme effet de me permettre de faire ce que j'ai envie de faire. Du coup, chaque fois que je m'investis dans un projet c'est avec plaisir et envie, cela n'est donc pas une contrainte… Si un projet me semble trop contraignant ou contraire à mes envies, je refuse dès le départ ! Tout n'est pas idyllique, bien sûr, j'ai quand même des contraintes administratives auxquelles je ne peux échapper ainsi que tout le travail que nécessite la mise en place de tels projets.
Quel est le profil de vos clients et/ou collaborateurs ?
Ce sont des personnes attachées à leur liberté, des pionniers, des explorateurs qui n'en demeurent pas moins des professionnels compétents.
Si vous deviez résumer votre entreprise en 3 mots et 3 chiffres, quels seraient-ils ?
Tout d'abord, Angenius n'est pas une entreprise, c'est plutôt une “équipe“ de gens libres et engagés, qui a peut-être sur certains points la forme d'une entreprise, mais n'en a en aucun cas la démarche... Pour les 3 mots-clés, je dirais libre, durable et humain. Pour les chiffres, le chiffre 3 pour la création, le symbole de l'infini, ou un chiffre qui varie sans cesse…
Que vous apportent en plus vos activités d'enseignante, de
conférencière et d'auteure ?
C'est ce qui me motive et me fait avancer. C'est pour moi la meilleure façon de transmettre en direct aux générations futures les connaissances accumulées par l'expérience. C'est aussi un exercice de clarification, de mise au point avec moi-même qui m'oblige sans cesse à reprendre l'ouvrage pour l'améliorer, pour aller plus au fond des choses. Sans ce mouvement de va-et-vient continu, on devient vite obsolète et déconnecté...
à quoi ressemblent vos journées ?
Je n'ai pas de journée-type, je peux travailler toute la nuit, faire des
journées plutôt “classiques“, ou bien “buller“ toute la journée et travailler le week-end. En tout cas, je tiens toujours à maintenir un certain équilibre entre le travail et le plaisir !
Comment réussissez vous à concilier vie privée et vie professionnelle ?
Les deux sont très imbriquées pour moi, la frontière entre les deux n'est pas arrêtée, mon univers professionnel enrichit ma vie personnelle et vice-versa.
Quels sont, selon vous, les freins qui empêchent les femmes d'accéder aux postes à responsabilités ?
On dit généralement que l'horloge biologique, les enfants ou la discrimination sexuelle sont les seuls freins qui empêchent les femmes d'avancer, ce sont effectivement des difficultés de plus, mais il y a aussi des kilomètres de barrières mentales que l'on s'impose à nous-même en tant que femmes, et que l'on n'ose pas franchir ! Nous n'osons pas assez sortir des sentiers battus et prendre le risque de suivre notre instinct plutôt que des stéréotypes… Nous devrions toutes relire Beauvoir ou s'inspirer d'exploratrices comme Alexandra David-Neel, ne croyez- vous pas ?
Vous-même vous êtes-vous parfois sentie freinée dans vos ambitions en tant que femme ?
Non, je n'ai jamais raisonné de cette manière. Moi, c'est moi. Les
"différences", j'en avais bien assez comme cela en tant qu'asiatique, exposée dans le monde des affaires très jeune, très “libre“ dans mes propos et dans mes choix de vie… Alors j'ai fait mon trou comme je le sentais, en essayant de rester fidèle à mes principes et mes valeurs.
Comment avez-vous surmonté ces difficultés et comment, d'après vous, les femmes en général peuvent surmonter ce type de situations ?
Regarder en soi permet souvent de trouver de nombreuses réponses… Le changement commence à l'intérieur, alors soyez vous-même, le naturel rattrape toujours....
Appartenez-vous à des réseaux/associations féminins ?
Un peu… mais pas trop ! En fait, je ne suis statutairement dans aucun réseau officiel (comme dirait Groucho : “Je me méfie des clubs dont je suis membre“), mais j'entretiens des liens avec des personnes en réseau (communauté du libre, durable, Facebook…).
Quelles sont les femmes célèbres (ou pas) que vous admirez ?
Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Alexandrea David Neel.
Celles qui vous tapent sur les nerfs ?
Les femmes qui cherchent à se conformer à un stéréotype, que ce soit celui de la bimbo, femme objet au QI restreint ; de la business women, requin en affaires, ou celui de la fidèle épouse au foyer maternant la progéniture. Les types et les classes m'ont toujours gênée car ils ne permettent pas à l'individu de s'exprimer dans ce qu'il a de singulier.
Quelle est votre devise ?
Rester Libre, quoi qu'il en coûte.
Quels conseils pourriez-vous donner aux lectrices d' « Interdit aux
Hommes » ?
Ouvrir ses écoutilles, apprendre de tout, et garder la capacité à
s'enthousiasmer. Le milieu professionnel rappelle bien assez vite à
l'ordre !
Pour tout savoir sur Thanh et sur Angenius, rendez-vous sur angenius.net.
Rédigé par florencegarnier@aol.com le 4 Septembre, 2008 - 19:41







