Lady Lessing, poseuse de bombes (littéraires) et prix Nobel

Paru dans Littéraires October 2007

A 88 ans, quand d’autres s’adonnent au tricot, Doris Lessing juge ridicules les étiquettes qu'on a pu lui coller: féministe, anti-Blanche ou, pis, romancière engagée. Si l'auteur du "Carnet d'or" a souvent dynamité la littérature en abordant les inégalités de la société anglaise, elle se veut "écrivain, c'est tout"

C'est une vieille dame anglaise qui ressemble à une vieille dame anglaise. Du haut de ses 88 ans et ses cheveux gris strictement tirés en bandeau, de part et d'autre d'une raie au milieu, on la croirait tout droit sorti d'un tableau du XIXème siècle. Cet immense écrivain est une « exilée à l'envers », née et élevée dans des contrées lointaines et rigides fruit de l'ancien Empire britannique avant d'avoir émigré chez elle, à Londres, à l'âge de trente ans.

 Si on lui demande, avec le maigre espoir de réchauffer un peu l'atmosphère, où se trouve son abri antiatomique, elle consent à abandonner fugitivement son regard de Jugement dernier."J'y pense sérieusement", admet-elle, étonnamment rieuse, rappelant à brûle-pourpoint la "conversation ridicule" qu'elle eut, à la fin des années 1950, avec un spécialiste américain de relations internationales, Henry Kissinger. Elle s'activait alors dans la lutte contre les armes nucléaires. "Cette rencontre fut une plaisanterie. Il définissait comme "humanitaire" l'usage de certaines bombes ; je répondais que son argument était ridicule. C'était un jeune Allemand tout dodu, voilà ce qu'il était, avant de devenir très pompeux. Nous avions si peu de choses en commun qu'on ne pouvait même pas parler." Doris Lessing ne s'encombre pas de civilités pour le faire comprendre.

A observer cette petite femme sèche aux yeux qui vous traversent sans ménagement, on ne s'étonne pas que, faute d'abri antiatomique, ce soient des explosions d'un autre ordre qu'elle ait coutume de déclencher… Très vite apparue comme un écrivain engagé icône des causes marxistes, anticolonialistes, anti-apartheid et féministe, son fameux Carnet d'or n'y est pas pour rien. Paru en pleine période d'échauffement intellectuel dans les années 60, ce roman magistral fut perçu grossièrement comme "un grand roman féministe", dont elle s’est toujours défendu d’endosser l’étiquette.

Peine perdue. Qu'elle le veuille ou non, après une bonne trentaine de livres, Doris Lessing est toujours attendue ici et là comme une conscience de gauche, la porte-parole d'une cause, pour ne pas dire la voix d'un prophète. Et, inévitablement, elle dérange. Parce qu'elle est rarement où on l'attend, jamais délibérément provocatrice mais soucieuse de tenir la distance exacte d'où elle pourra observer le monde. Par exemple, de l’avancée des femmes, elle a dit : "Le féminisme a accompli de grandes choses. Nous avons obtenu pas mal d'égalité, du moins en matière de salaires et de carrières (...), mais qu'est-il arrivé aux hommes ? (...)»  

Lessing vit-elle sur la planète Mars, ou est-ce parce qu'elle a quatre-vingt-huit ans ?

Récapitulons : oui, elle désapprouve cette dévalorisation systématique des hommes ("Je ne crois pas que vous connaissiez ça en France, mais, ici, c'est entré dans le langage courant, et c'est encore pire en Amérique"); oui, elle pense qu'il vaut mieux se battre pour un salaire égal à travail égal, au lieu de perdre son temps à se plaindre des hommes qui lisent la presse en caleçon. C'est qu'elle vient de loin, Doris Lessing. Et ce n'est pas pour rien dans la rigueur quasi obsessionnelle qu'elle met à observer les choses.

D'une famille meurtrie par la première guerre mondiale où son père avait laissé une jambe, elle est née dans l'ancienne Perse britannique (actuel Iran), avant d'émigrer à l'âge de huit ans en Rhodésie (Zimbabwe). Son père, après avoir essayé une carrière dans la Banque impériale de Perse, avait espéré faire fortune en Afrique dans la culture du maïs, du tabac et des céréales. Ils n'y trouvèrent que la misère. Et Doris ouvrit les yeux. Sur le malheur de ses parents, sur la vie de la brousse qu'elle décrit admirablement (Nouvelles africaines), sur l'oppression des Noirs par une minorité de Blancs, sur une société d'un conservatisme étouffant, élevée comme une blanche dans un monde de colons et révoltée par lui.

« Les enfants qui ont ce genre d'expérience, dit-elle, sont obligés d'être attentifs, sous peine de ne pas survivre. J'ai appris à regarder parce que j'ai connu toutes sortes de sociétés, sans les accepter."


Toujours à distance. Assez loin pour tout voir, assez près pour s'indigner, c'est sa manière à elle d'être libre. Sa manière aussi d'être incomprise. Est-ce pour cette raison que le jury du Nobel, qui susurrait son nom depuis vingt-cinq ans, ne se décidait pas à la désigner ? Ecueil aujourd’hui comblé, la dernière explosion eu lieu le jeudi 11 octobre, jour où Lady Lessing était enfin bombardée « prix Nobel de littérature »…

C’est la douzième femme de l’histoire du Nobel à être couronnée par ce prix en littérature.

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