Victoria Abril, olala quelle femme !

Paru dans Artistes October 2008

A travers ses rôles, son parler vrai, son audace, sa fougue et sa vie qu'elle mène tambour battant, elle est l'incarnation de la femme libre.

Elle est en ce moment, en pleine tournée pour son spectacle Olala.

Nous avons voulu savoir quel était son secret pour avancer, ses ambitions et ses motivations, et bien sur, comment parvenait-elle à concilier sa carrière avec sa vie de famille. Rencontre d'une star inspirante, qui s'est prêtée avec plaisir à l'interview IAH : Victoria Abril !

Victoria, quel métier rêviez-vous de faire enfant ?

Je voulais être danseuse classique. J'en ai d'ailleurs fait pendant 4 ans, 4h par jour, de 9h à 13h. L'après-midi, j'allais à l'école.

Qu'est ce qui vous a donné les clés pour réussir dans vos études ?

Je n'ai pas réussi ! Enfin, pas en tant que danseuse.

La danse m'a donné une discipline qui m'a rendue la plus endurante de toutes les comédiennes.Quand on sort de cours de danse classique, que l'on rentre à la maison déprimée et les pieds en sang, cela n'a rien à voir avec le cinéma, où l'on a juste à mémoriser des textes et à comprendre ce qui arrive. Alors forcément, à coté, c'est un métier très cool, une promenade !

Quel fut votre premier emploi ?

Le cinéma.

Quel a été le moment le plus marquant de votre carrière ?

Ma rencontre avec Almodovar. J'ai fait une centaine de films mais ce sont ceux d'Almodovar que l'on connaît mondialement le plus. Pourtant, ce n'est pas avec lui que j'ai travaillé le plus.

Il y a eu Vicente Aranda  aussi. J'ai commencé avec lui très jeune. Et notre dernier film ensemble, je l'ai fait à 44 ans. Il a été mon premier prof, et le cinéma m'a intéressée à partir de sa rencontre, lors du film Cambio del Sexo, l'histoire d'un garçon qui voulait être une fille. Moi, la fille qui me comportait comme un garçon, cette histoire m'a parue drôle … et pas compliquée à comprendre !

A partir de ce film, j'ai pris le cinéma au sérieux, comme une bouée de sauvetage … mais pas comme une passion.

En quoi le fait d'être femme vous a-t-il rendu la tâche plus difficile ?

Dans la famille, on n'était que des femmes. Alors pour moi, pendant longtemps, le monde a été sans homme et je n'ai donc jamais senti d'infériorité, puisque la supériorité n'était pas là.

J'étais un garçon manqué.

J'ai ensuite vécu plus de 30 ans avec le syndrome de l'imposteur, en me disant : le jour où l'Espagne va se réveiller, elle va se rendre compte que je ne suis ni belle, ni grande, que c'est juste un hasard, de photogénie et de chance.

Ces 15 dernières années, je n'ai travaillé qu'avec des femmes, alors qu'elles ne représentent même pas 5% des metteurs en scène. En 1995, Josiane Balasko, en 1998, Charlotte de Turckheim, en 2002, Jeanne Labrune, en 2007, Florence Quentin en 2008. Tous les 4 ans, je fais un film avec une femme !

Qu'est ce qui vous passionne le plus dans votre activité ?

Chanter !

Après la musique, le cinéma, pour moi, c'est un phare. Il me sert de référence, de norme. Moi qui suis devenue actrice en avril (d'où Abril), alors qu'en septembre, je devais être secrétaire !

Qu'est ce qui est le plus contraignant ? Comment le gérez-vous ?

L'insécurité non, parce que c'est un acquis du métier.

Mais le coté abstrait, oui. Les tournages durent 3 mois pour une histoire d'1h30. On n'est jamais là pendant que les gens voient le film. Les spectateurs regardent à la télé quelque chose que j'ai tourné il y a 15 ans, et pour eux, c'est du présent. Nous sommes toujours en décalage, jamais en phase.

A quoi ressemblera votre journée du 18 novembre, date à laquelle vous chantez au Casino de Paris ?

Un réveil vers 10h. J'arriverai au Casino vers midi avec mes invités. Nous ferons tous les réglages et à 18h30, je rentrerai dans ma loge et je me préparerai comme si j'allais me marier.

J'ai mon rendez-vous. Paris est là. Et ce sera pareil pour toutes les autres villes !

Comment réussissez-vous à concilier vie privée et vie professionnelle ?

C'est une question d'organisation et une bonne façon de lutter contre l'ennui !

Aujourd'hui, mes enfants sont grands, 16 et 18 ans. Ils se débrouillent assez bien.

Quand ils étaient petits, c'était plus dur. D'ailleurs, j'ai arrêté de travailler ou travaillé moins (1 film par an). Il y a un moment où on ne peut pas partir tout le temps.

Jusqu'à 8 ans, je les ai emmenés partout avec moi. J'avais une aide. C'était un peu fatigant, mais j'y arrivais. Après 8 ans, ce n'étais plus possible de les retirer de l'école pour les emmener 3 mois au Mexique sur un tournage. Donc j'ai réduit les absences et privilégié les films à Paris.

J'ai évité le théâtre, car là, on ne les voit jamais.

Ils arrivent quand tu sors. Quand tu reviens, ils dorment. Quand ils se lèvent, tu dors. Quand tu te réveilles, ils ne sont plus là ! Donc difficile de gérer des enfants en ne les voyant jamais.

Quels sont, selon vous, les freins qui empêchent les femmes de mener la vie professionnelle qu'elles souhaiteraient ?

Leurs freins, c'est que leur famille et la présence auprès de leurs enfants sont plus importantes que le reste. Moi, par exemple, je n'ai commencé à chanter qu'à 45 ans, alors que l'envie de chanter, je l'avais bien avant. A 17 ans, j'avais même fait un disque en Espagne. En même temps, l'avantage, aujourd'hui, c'est que je sais exactement ce que je veux. C'est moi qui produit et je sais ce que je veux chanter, comment et avec qui !

Vous incarnez aujourd'hui la femme libre. Quel est le prix à payer de cette liberté ?

La liberté, ça fait peur. Ca donne le vertige. On est seule. On n'a pas quelqu'un qui renvoie la balle. On apprend sur place, à force de tomber et de se relever.

Cette endurance me vient de la danse. Le cinéma, à coté, est un métier de princesse.

La liberté, c'est faire des choix. Comment parvenez-vous à faire les bons ?

Il faut tester. Et ci ce n'est pas bon, on finit bien par s'en rendre compte !

C'est difficile. Même pour nos enfants, car l'expérience n'est pas transmissible. On a beau les prévenir. Cela dit, je trouve quand même qu'aujourd'hui, ils sont trop choyés.

Mais aucun choix n'est irréversible. Seule la mort l'est. Parfois c'est vrai, un mauvais choix rallonge notre chemin, nous fait faire un long tour. Et moi… je suis de moins en moins pressée !

Quels seraient les 3 mots clés pour vous définir ?

Haut. Inaccessible. Désarroi.

Il faut viser haut pour aller de l'avant. Il faut être inaccessible au désarroi, pour nous éviter de tomber dans les pièges. Tout comme les marathoniens, au début, c'est très dur. Puis, à force, la fatigue, la douleur, on les oublie.

Quels seraient les 3 mots pour définir votre dernier album, Olala ! ?

C'est la musique de ma jeunesse a Paris, au rythme de mon enfance en Andalousie.

Mon deuxiema bébé musical, c'est une fille. Elle s'appelle Olala !

Je suis arrivée en France par amour, « à la romantica ». J'ai tout quitté. Ma famille, mon pays. Et ce sont ces chansons que j'ai écoutées en boucle, quand je suis arrivée. C'est avec ces chansons que j'ai appris à lire et à écrire. C'est à travers ces mots et ces auteurs que j'ai appris à parler en français et que j'ai trouvé les mots justes pour les sentiments. Il suffisait de me dire un mot : « J'avoue … », et je continuais « j'en ai bavé pas vous, mon amour ». Les gens trouvaient cela bizarre !

C'est donc ma jeunesse à Paris que j'ai fusionné, 25 ans plus tard,  à l'Andalousie et  au flamenco des années 60 que j'écoutais à la maison.

Quand je les ai mises ensembles, j'ai vu qu'elles étaient faites l'une pour l'autre.

Quel est le message que vous souhaitez faire passer à travers cet album ?

Amor Amor Amor. All about love. Des torrents de tendresse.

Vous êtes marraine d'Orphanaid Africa ?

Oui ! J'ai connu la fondatrice de cette association, Lisa Lovatt-Smith, alors qu'elle avait 24 ans. Un jour, elle a tout quitté pour aller s'installer au Ghana.

Au début, il s'agissait d'améliorer, sur place, la vie des enfants dans des orphelinats existants, en les aidant dans leur gestion, afin de les rendre auto-suffisants, pour que les améliorations n'aient pas lieu seulement lorsque l'aide arrive.

Il n'y a rien de pire que le mal, c'est le bien à moitié.

On se rendu compte que si on aide un enfant on aide un individu mais quand on aide une femme, on élève une nation.

Nous avons donc ensuite créé des centres d'informations-nutrition-soins médicaux- hygiène et prevention pour les femmes

C'est important pour vous l'engagement humanitaire ?

Il arrive un moment dans la vie où on ne peut pas rester sans rien faire. Et je ne veux pas mourir en me disant « y'a rien à faire ». Parce que c'est faux.

Nous, on fait des miracles !

Avec les premiers sous arrivés, nous avons monté de vrais villages locaux avec Architecte sans Frontières.

Quelle serait votre première mesure si vous étiez présidente ?

Je ne serai pas présidente. C'est sur !

Mais quand même, j'organiserai un stage obligatoire pour tous les responsables du monde en Islande, pays qui a connu 1 000 ans de paix. Ce n'est pas la France où l'Espagne qui peuvent en dire autant.

Pays où il n'y a pas de pauvres, pas de riches mais une bonne classe moyenne qui vit bien. Nous, nous sommes esclaves de nos richesses et de notre système.

Pays où l'Etat te paie pour que tu respires, où il y a 0% de pollution air / terre / eau, où il y a un réel respect pour la vie animale et humaine.

Pour moi, c'est le pays écologiquement parfait, où personne ne meurt de froid, ni de faim.

Pour moi, la capitale du XXI siècle, c'est Reyjavik.

Quelle est la femme, célèbre ou pas, que vous admirez ?

La première femme que tu admires, c'est ta mère, non ?

Sinon, dans le métier, il n'y a pas vraiment de podium comme aux JO. Notre carrière, on la fait entre toutes. On se passe le relais. Soit j'avance, soit c'est une autre. Mais nous n'avons pas vraiment de modèle.

Ah si ! Ma prof de danse. C'est elle qui m'a fait aimer la danse au point de ne pas sentir la douleur et le sacrifice que cela impliquait (pas de petits copains, pas de sorties le weekend, pas de vie). C'est pour elle que j'ai dansé et pour qui je restais des heures à m'entraîner.

Quelle est votre devise ?

Ce qui arrive convient. C'est une formule taoiste. Cela permet de vivre en paix.

On est le résultat de tout  ce qu'on a, et de ce qu'on n'a pas, de ses carences. Parfois, on ne comprend pas les événements qui nous arrivent sur le moment. Cette devise permet d'être moins nombriliste, enfermée sur soi. Au lieu de se dire « et pourquoi cela m'arrive-t-il, à moi ? ». Se dire « Et pourquoi pas ? ». Et si on ne comprend pas sur l'instant, on comprendra plus tard en quoi c'était nécessaire. C'est le temps qui donne la réponse.

Ca permet d'avancer malgré les chutes et les rechutes.

Quel serait votre conseil aux lectrices d'IAH ?

C'est dur de donner des conseils. Chacun doit tenir compte de toutes ses « coordonnées ».

Tout ce que je sais, c'est que pour qu'il y ait du succès, il faut être « at the right place, at the right moment with the right person ».

Les trains passent. Parfois, il faut les laisser passer, parfois il faut monter dedans.

J'ai arrêté la danse à 15 ans. Parce que la danse, on ne la continue pas à moitié. J'ai fait du cinéma. Aujourd'hui, je chante. C'est important de recommencer pour garder l'envie de vivre.

Et pour celles qui n'osent pas ?

Ne pas oser, c'est renoncer, dire non. Alors je dirais : «  le Non, si tu ne fais rien, tu l'as déjà. Essaie donc le Oui »

Merci Victoria ! 

Nous rappelons que Victoria Abril sera au Casino de Paris, le 18 novembre, et en tournée dans toute la France.

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